Ingagnable ou imperdable ?

Publié le par clavaboudchuc

Texte envoyé à http://www.gaucheavenir.org pour le thème :
- Les causes profondes de l’échec de la gauche le 6 mai 2007

 

Ingagnable ou imperdable ?

 

 

Lorsqu'on écoute diverses interventions comme celle de Julien Dray sur France Inter (05.12.07), on reste un peu par terre ! Problèmes de soutiens, problèmes d'organisation, incapacité à créer une équipe. Bon évidemment que c'est le cas, évidemment qu'il y avait des problèmes d'égo, mais se limiter à ce niveau d'analyse c'est croire qu'on va faire un pot au feu avec 1 carotte et 2 patates. On est loin du compte ! Et si ce n'était que lui...

 

A contrario j'ai trouvé que certaines analyses étaient bienvenues et complémentaires : Emmanuel Todd, Jean François Kahn, Jean Luc Mélenchon, Jean Pierre Chevènement, Marie Noëlle Lienemann, Hubert Védrine, Eric Dupin entre autres ; ces approches de la défaite combinées peuvent peut être nous donner, non seulement une explication, mais la capacité à aller au delà.

 

 

I Les français du tout et du contraire de tout :

 

L'élection de 1995 a tourné autour de la fracture sociale détournée du déjà cité Todd ; celle de 2002 autour de la sécurité.

En parallèle nous avons connu plusieurs phénomènes majeurs :

 

  • un sentiment fort de montée de la violence dans la société qui remonte au delà des deux dates ; la montée des peurs dont parlent E. Dupin et qui n'est pas déconnectée de la thèse de M. Moore outre atlantique ; qu'elle soit liée par exemple au vieillissement comme en France ou à d'autres raisons comme aux Etats Unis, leur réalité souvent n'empêche pas non plus leur détournement, leur utilisation et même leur entretien récurrents. De là l'impression d'être cerné de toute part par des dangers que rien ni personne ne vient contrecarrer et qui entraine accès de fièvre irrationnels ou fatalisme selon les moments

 

  • des coups d'essuis glaces politiques lors d'élections irrationnelles et de plus en plus extrêmes (1988, 1993, 2002, 2004). 1988 a déjà notamment ceci d'irrationnelle, qu'elle s'appuie sur une personnalisation forte du débat, la tonton-mania, assez éloignée d'un véritable programme

 

  • la volonté des électeurs de trouver une autre voie que les deux tête de gondoles (1995 Chirac,2OO2 Chevènement puis Lepen, 2007 Bayrou)

 

  • des rejets très nets de pouvoirs verticaux considérés comme déconnectés (1995, 2005, fin 2007) et qui recoupent l'ensemble médias politiques grand capital et globalement classes supérieures ou représentants divers

  •  

  • le rejet du parti socialiste qui est ressenti largement comme un parti que quatre mots peuvent résumer : embourgeoisé, moraliste, laxiste et hypocrite. Sentiment très fort dans l'électorat ouvrier et petit employé

     

  • un sentiment, fondé d'injustice sociale croissante qui oppose les perdants entre eux, notamment travailleurs/sans emplois et privé/fonctionnaires mais aussi les perdants et gagnants en France, possédants et « possédés » comme le vivaient beaucoup de nonnistes lors du référendum, exploitants et exploités dans le grand dumping social planétaire. A noter que les petits patrons, commerçants et artisants qui se voient perdants se retrouvent souvent repoussés du côté des gagnants ; d'où l'intérêt de mettre aussi en avant la séparation rentiers/producteurs comme l'avance M.-N. Lienemann. Le rejet de ce qui est décrit comme assistanat, la mise en avant de la « valeur travail » s'inscrivent dans cette perception d'injustice

     

  • le sentiment fondé d'une société qui se scinde et ressemble de plus en plus à un sablier assymétrique, petite couche en haut, large couche vers la bas ; l'aspiration vers le bas étant dans les esprits et dans les faits

     

  • des crises qui se cumulent : internationales, identitaires, environnementales, économiques, sociales, philosophiques

 

  • une globalisation qui produit un positionnement des dominants qu'on peut qualifier d'extrême ; ce monde extrêmiste est rappelé à de nombreuses reprises par Kahn

 

  • un extrêmisme en retour d'une petite frange à l'extrême gauche et dans l'écologie

 

  • des libertés économiques et politiques qui sont en train de fondre à vu d'oeil, là aussi Todd et surtout Kahn explique très bien que le terme « antilibéral » est non seulement un contre sens mais porte un danger ; ce qui nous menace c'est l'antilibéralisme global que génère ces politiques

 

  • une Europe qui est fragilisée par des tensions internes opposant chez les dirigeants, en tout cas de là où nous sommes, une vision fédéraliste européenne à une vision occidentaliste/ atlantiste. Et face à ces deux démarches on voit monter des rejets populaires comme ceux des Pays Bas ou de France qui révèlent des volontés souverainistes à variantes nationalistes, conservatrices, sociales, républicaines (en France) ou tout simplement défensives. La France échappe d'autant moins à ce combat d'idées qu'elle a dans un socle idéologique bien partagé, la valeur égalité, tandis que le Royaume Uni, comme le souligne E. Todd, a celle du libre échange ; en clair le vieux fond républicain est notre meilleur ferment de résistance ainsi que le rappelle M.-N. Lienemann

     

  • L'hyper-individualisme, prolongement des lumières, qui comme toute idée poussée trop loin produit son contraire et nuit à chacun en niant le collectif

     

  • un rejet croissant du positivisme qui s'accompagne d'une montée de l'irrationnel, du retour du religieux sous diverses formes. Le principe de précaution et la contestation de l'hygiénisme en étant deux aspects qui peuvent s'opposer

     

  • Le consumérisme et le matérialisme d'où les contradictions patentes entre le réel pouvoir d'achat et des dépenses ou du moins des attentes qui se calent sur le mode de vie des dominants, voyages à l'étranger, appareils de télécommunication toujours plus perfectionnés... En ce sens la possession et les attentes matérielles des enfants en sont la marque sans doute la plus visible dans notre société centrée sur le jeunesse et tout particulièrement sur l'enfant

     

  • Des aspirations fortes à des valeurs collectives, éthique ou morales, à assugétir l'économique, remettre la volonté politique en avant, préserver l'environnement et donc la vie ; en ce sens des petits symboles illustrent assez bien cela dans l'esprit des français qui regardent les émissions de grande écoute : le plus grand homme français du XXe siècle ? De Gaulle ; la chanson de la décennie des années 90 ? foule sentimentale

     

  • La peoplisation (comme le rappellent parmis d'autres E. Dupin ou E. Zemmour) qui concentre l'intérêt essentiel de la population et qui s'appuie sur une perte de culture politique et la sensation forte que les politiques n'ont plus de prise sur le réel

 

 

 

On veut du social, du collectif, de la justice, de l'égalité, de la protection, la reconnaissance et la valorisation des actes, du temps pour vivre ensemble, de la liberté, être moins surveillés, une vie saine et une terre vivante, une espérance etc

Et en même temps on veut de l'avoir, consommer, exister et profiter sans tenir compte des autres ou de ce qui nous entoure, tout vite et sans effort, l'accessibilité, la proximité, la transparence à tout prix etc

Vouloir tout et le contraire de tout d'accord, est-ce si nouveau ?

 

Le propre des moments de crise ou de mutations est la perte de repère, des cartes qui se brouillent.

Et effectivement quels repères nous restent ils ? Quels médiateurs ? La famille, l'Eglise, les médias, les acteurs sociaux et politiques, la République... que nous reste t il pour nous structurer dans ce qu'on nous « vend » : un agglomérat de consommateurs ?

Rien ou juste soi même, responsabilisez vous bonne gens !

 

Et pourtant de ce patchwork sont apparus pendant la campagne, je crois, trois thèmes principaux :

  • L'insécurité des biens et des personnes

  • L'insécurité socio-économique

  • L'insécurité identitaire

 

Mais c'est N. Sarkozy qui a su bien mieux tirer profit de tout cela.

 

Tout cela ne me donne pas l'impression d'une élection imperdable ou ingagnable dans les conditions actuelles de notre société, mais montre plutôt une schizophrénie profonde qui aurait pu rendre cette élection totalement ouverte.

Ce qui a tranché c'est le manque de préparation et d'organisation comme le dit Dray si on ne pense « que » de manière stratégique... mais je crois aussi... de travail de synthèse et de programme qui réponde à cet ensemble de constats.

Malgré les multiples contradictions profondes de la candidature de N. Sarkozy, il est compréhensible que ce dernier soit hélas devenu président.

 

Publié dans politique

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