Texte envoyé à J.L. Mélenchon

Publié le par clavaboudchuc

Bonjour

 

 

Je viens d’écouter avec beaucoup de plaisir l’émission de France Inter (lundi 23 12h00 « Ca nous dérange »)

Quelques remarques pour le plaisir d’échanger et si ce que je dis est idiot, ben euh ce sera par perte et profit. Je suis tout à fait d’accord avec la vision de plusieurs courants dans 68 comme vous l’étiez tous les deux. Pour le reste je vois quelques différences avec vous et… beaucoup avec M. Goasguen.

 

1          D’abord il y a bien sûr un passé et donc un imaginaire qui explique cela.

Je fais parti de cette génération (40 ans) qui est née et a grandi dans cet univers post 68 ; il y a des éléments qui sont liés à ma vie propre mais aussi des éléments plus transversaux dans la société, en tout cas que je ressens comme tels.

Premier point : lorsqu’on dialogue avec différentes générations on constate qu’à la blague « ha imagine le gros soixante huitard !!»,  la vison immédiate et transgénérationnelle, la vision populaire c’est : la camionnette Volkswagen peinte avec des fleurs, les cheveux longs et les lunettes genre Lennon décrépi, le pétard et la voix traînante…

Ce n’est pas ce dont vous avez parlé ; je suis tout à fait d’accord que c’était une réalité et que le mouvement ouvrier  de 68 est essentiel, mais il ne représente pas 68 dans les têtes pour le français lambda que nous sommes et que nous fréquentons tous.

En clair je ne veux pas dire qu'il faut suivre le ressenti, mais ça compte tellement qu'on ne peut pas éviter de l'affronter et essayer de trouver des moyens pour changer le regard.En clair, je ne veux pas dire qu’il faut suivre le ressenti, mais il compte tellement qu’on doit le prendre à bras le corps et trouver des moyens pour le modifier.

 

2          Ensuite, contrairement à ce que j’ai entendu, ce n’est pas un mouvement très individualiste comme le décrit Goasguen, hédoniste, « tout pour ma gueule »… Vous rappeliez les « mao » à juste titre. Mais ce n’est pas non plus un mouvement purement collectif. En vérité se conjugue là dedans les deux ! L’épanouissement individuel dans un cadre communautaire…

Ca ne vous rappelle rien ?

Oh moi si…  Je travaille dans l’enseignement privé et bien comme par hasard c’est exactement  ce discours là.  Or justement il se trouve que dans les gens et organisations en pointe de 68, on a vu la CFTC , l’enseignement privé… On trouvait cette logique  par exemple l’autogestion dans l’enseignement, ainsi en Bretagne… tiens, tiens, tiens. Surprise ?

Pas du tout, quand on lit la charte de l’enseignement privée, mais aussi les projets d’établissements, des écoles privées, les phrases qui s’y trouvent correspondent très exactement à cette vision. Je ne veux absolument pas dire par là que ce sont les cathos sociaux qui ont porté 68, ce serait totalement idiot ; je ne veux pas dire non plus que personne dans le public ne partage cette manière de voir l’école ou encore que tout le monde adhère à ça dans le privé, loin de là. Non mais je participe à diverses réunions où  la concurrence entre tous les établissements est abordé, et le discours tenu en réunion est de mettre en avant une différence de vision pour sortir son épingle du jeu, notamment en s’appuyant sur ça.

C’est justement cette vision du monde qui s’est trouvée en phase en 68 avec une couche de la population plus large qui n’avait rien de catho et était même en révolte avec le discours catholique rigoriste.

L’épanouissement de l’individu dans l’amour, le partage, le collectif.

Quand on fréquente, comme cela m’est arrivé pour avoir vécu dans les Cévennes, les néo- ruraux, dont une grande partie sont ex babas cools, que constate t’on?  Certains ont vécu en communauté, et leur discours, leurs parcours dit une chose fortement : « on a essayé, on s’est planté dans le collectif, on continue à vivre sur nos idéaux mais la communauté ça n’a pas marché ».

Traduction, on voulait marier l’épanouissement de l’individu, dans la droite ligne des lumières, contre l’ordre (Etat, Eglise, Famille…) avec le collectif… Et ça a foiré, on s’est pris le mur avec « l’autre », le groupe.

D’ailleurs ce n’est pas que là, entre la difficulté à marier ces deux axes et l’évolution de la pensée économique générale, on a vu ce même crash dans les kibboutz ; ils sont désormais tenus et organisés plutôt comme de bonnes entreprises où la valeur collective est un peu un passé héroïque.

 

 

3          Et puis ce serait aussi oublier que 68 arrive  à l’aboutissement d’un siècle de catastrophes pour le message collectif : 14-18, césure fondamentale qui sépare le peuple de l’idée nationale, poursuivi par la débâcle de 40, les mouvements totalitaires qui tuent encore plus l’idée collective, puis le communisme en France qui aboutit à un isolement improductif et d’ailleurs de plus en plus décalé par rapport aux évolution sociétales, jusqu’à dépérir.

Le collectif s’est discrédité profondément. Les partis, les syndicats, les idéaux… comme peau de chagrin. « Mourir pour des idées, oui mais de mort lente » disait Brassens, et je ne prends pas Brassens par hasard comme exemple…

Le décrochage remonte à loin et explique l’ambiguïté, on  vit en consommateur solitaire par amertume, on s’isole dans son cocon par peur du monde, on demande du collectif  élévateur parce qu’on ne peut vivre sans lien social, sans donner un minimum de sens à son existence.

Un exemple vaut tous les arguments : le succès de« foule sentimentale » de Souchon, d’ailleurs plébiscitée à l’anniversaire des victoires de la musique, ça n’est pas si vieux. Comme dirait Emmanuel Todd : « schizophrénie ». On pourrait même faire quelques autres parallèles avec la musique : en chansons françaises actuellement le glockenspiel de l’enfance qui traîne ses pieds partout…

 

Et cela explique aussi le succès de Bayrou, qui a un parcours tout à fait opposé à Sarkozy, une ligne de pensée opposée s’inscrivant dans une démarche mi conservatrice mi révoltée. Je vais faire court sur ça mais  pour 2 raisons majeures je suis en désaccord et je n’ai pas voté pour lui. Mais attention, il y a des liens très forts entre lui et une partie des écologistes et une partie des alters sans compter d’autres éléments politiques. Le rapprochement avec Corinne Lepage dont le discours sur la légitimité et la république est une composante importante, illustre bien ces rapprochements, y compris vers les républicains. Je ne m’étends pas mais je constate que beaucoup de militants socialistes ne les perçoivent même pas, je suis adhérant au PS en Seine Maritime et dans ma vie je vois très bien autour de moi des gens « adhérer » au discours du Modem pas seulement  par calcul, intermittents du spectacle très à gauche, bobos, ruraux etc.

 

 

4          Lorsque Goasguen (qui n’est pas Sarko) bien sûr, nous dit qu’il faut réhabiliter le collectif, c’est une fumisterie. Alors y croit il ou pas ? Peu importe, quelqu’un comme Guaino lui est logique dans sa critique du rejet de l’ordre et dans sa volonté de retour à du collectif, c’est un gaulliste. Mais ce qui est flagrant c’est que sous le masque du « retour au collectif » se cache l’amertume du « les grands idéaux collectifs c’est de la merde, pensons à réussir dans notre cercle restreint, par le pouvoir, la possession ou l’exposition médiatique», point final.

Le monde que nous construisent Goasguen et Sarkozy, c’est un monde de consommateurs contre les travailleurs, un monde de rentiers contre les travailleurs, un monde de marchandisation de tout contre un monde où la vie vaut pour être vécue.

On joue le consommateur contre le travailleur, le travailleur contre le citoyen, le citoyen contre l’être humain, l’être humain contre le vivant… Segmentons tout à l’extrême et jouons chacun contre les autres et tous contre chacun !

Ca accompagne un mouvement très général qui détruit tout collectif pour aboutir à la famille nucléaire, puis mono parentale et au-delà l’individu roi et écrasé, emprisonné, surveillé par sa propre volonté d’être toujours plus dégagé des autres.

Bref ils se foutent du monde ou au moins sont de fichus naïfs.

 

 

5          La critique du tout vaut tout, du relativisme culturel, est aussi faite par vous, par E. Badinter et d’autres. Elle remonte au-delà de 68, on y rattache par exemple Levy Strauss, alors lui pas lui, peu importe, je ne suis pas assez calé. Est ce que 68 a permis de répandre cette vision ? Peut être. En tout cas 68 fait écho à une vision internationaliste de cette époque, à travers un imaginaire : Cuba, Viet Nam dans les faits, ou « un homme nommé cheval », « RAS »ou « little big man » au cinéma par exemple.

Mais je ne crois pas que de toute façon cela ait joué de manière forte dans les têtes (même si c’est pourtant un sujet très important) contrairement à la contestation de l’autorité.

Là encore ambiguïté : ceux qui demandent de l’ordre peuvent tout à fait être ceux qui veulent faire appel au droit ou couvrir leurs enfants face à l’école. Sur ce point on se retrouve comme coincés entre une autorité qui considère l’autre comme un verre vide et une volonté de mettre du droit et du détail dans les moindres recoins par peur. Je ne crois effectivement pas, comme vous le disiez, que c’était formidable dans la société oppressée, étouffée d’avant 68, mais ce qu’on connaît actuellement est inquiétant. Le ressenti est essentiel et souvent plus fort que l’analyse argumentée ; or ce qui est perçue à tort ou à raison c’est que 68 c’est un missile en plein dans le mille de l’autorité. Que les racines soient plus anciennes, que les effets se soient étalés dans le temps, le résultat reste que l’association d’idée est là désormais, avec tous les risques de retour en arrière plutôt que de dépasser ça. Les émissions comme « le pensionnat de Sarlat » répondent et alimentent ça.

 

 

Bon allez je termine là sinon je vais vous faire dormir J. Je suis vraiment heureux de vous entendre ou de vous lire, même si je vous trouve parfois excessif dans le verbe et que ça me casse les pieds à ce moment là IoI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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