A corde raide, fruits étranges!

Publié le par stéphane.grim

 Le texte qui suit aborde plusieurs aspects de la question des retraites dans un premier temps puis enchaîne sur les motivations dissimulées sous la sauce pragmatique et les aromates du sérieux.

Subjectif, non exhaustif et non issu d'une production d'expert, il sent l'alambic maison ; j'espère que ce ne sera pas un tord boyaux.

 

 

I Les bons remèdes de Doc Hollyday :

 

1) Fin de marché :

Abaissons la charrette aux fruits pourris et regardons quelques unes des plus alléchantes moisissures déversées à grands flots par nos gros bras : politiques, économistes, médias et experts.

« On vit de plus en plus vieux et les centenaires se multiplient comme du chiendent! » ; « c'est plus Zola quand même pour les conditions de travail! » ; « le renouvellement démographique est kapout, y'a plus assez de bébés! » ; « on ne travaille pas suffisament, c'est tous des fainéants! » ; « il y a trop de charges! » ; « nous sommes est en faillite, y'a plus d'sous! (comme chantait Ricet Barrier) » http://www.dailymotion.com/video/x69m2p_ricet-barrier-y-a-plus-d-sous_music ; « c'est la crise, nous n'avons plus de croissance! » et la dernière du Géotrouvetou Copé « c'est différent quand même pour ceux qui ont vécu la guerre! » (sous entendu eux ils ont bien droit à notre charité comme traduisait Cécile Duflot, mais bon les autres hein z'ont qu'à sucer leurs lacets...).

Qué malheur non ?

 

2) Démo, démo, des mots!

Petit rappel, la Loi Fillon a été basée sur des analyses (Rapport Charpin) datant de 1997 pour 2010. Pas de chance, elles sont à côté de la plaque.

Prenons la démographie : ces analyses prévoyaient 250 000 naissances par an après l'an 2000, zut depuis 10 ans nous en sommes à 850 000! Les propositions actuelles (Rapport du COR) se basent sur la même chose, 1,9 enfant par femme comme dans le Rapport Charpin, or le taux de fécondité est de 2,1 enfant par femme. Gag supplémentaire, les calculs ne prenaient pas en compte un minuscule détail... les femmes font leurs enfants plus tard.

La France se trouve en décalage par rapport à ces voisins, et ce n'est franchement pas une nouveauté dans l'histoire longue.

Conséquence ? Dès 2035, 2040 les classes creuses d'après Baby boom arrivant à la retraite se trouveront en face des classes pleines post an 2000. Un double mouvement qui rend cette question nettement moins préoccupante.

De plus s'il est heureux de voir une augmentation du nombre de centenaires, évitons les scénarios à la Cecil B. DeMille ; leur petit nombre ne doit pas cacher que l'immense majorité est morte avant. Mais surtout, un des éléments importants qui a permis d'améliorer la santé et donc la durée de vie des humains, c'est justement la combinaison entre l'âge de la retraite actuelle, la durée de cotisation (qui était encore début 90 à 37,5 annuités) et le niveau des pensions de retraites! Vu les effets déjà sensibles suite à l'appauvrissement d'une partie des retraités et à la dégradation de leurs conditions de vie donc de santé, le super scénario Cecil B. DeMille version Parisozot va connaître un sérieux bide. Les inégalités se creusent partout, même chez les anciens. L'avantage pour ce gouvernement c'est que cette dégradation là est silencieuse et n'a pas encore de véritable impact dans les urnes.

 

3) Madame reprendra bien un peu de maison...

Dans le même sens, pourquoi le pourcentage des femmes au travail salarié (selon ce même rapport du COR) devrait-il rester au même niveau, c'est à dire 14 points en dessous de celui des hommes ? Faut-il penser que l'idéal de ce modèle est de maintenir les femmes à la maison et de là faire baisser certains « coûts sociaux », tels que ceux de la petite enfance et des personnes agées ?

 

4) Un sous c'est un sou, un an c'est an :

Changeons de sujet, la durée de vie. Il faut tout de même avoir en tête qu'après 60 ans le corps n'est plus pareil. Exemple : l'espérance de vie en bonne santé (source INSEE) est de 63 ans pour les hommes et 64 pour les femmes. Autre exemple : 2 maladies sur 5 à partir de 55 ans sont liées au travail... et 3 sur 5 à partir de 60 ans.

Conséquence ? Si vous repoussez la retraite à 62, 63 ans vous vivrez moins longtemps!

Farfelu ? Et bien, pensez-vous les Assurances farfelues ? Non et vous avez raison, elles disposent de « tables de mortalité » et pour elles les choses sont claires : 1 an plus tard = 1 an d'espérance de vie en moins... et ces belles âmes savent comment répercuter cela pour les prêts et assurances.

D'ailleurs pour bien enfoncer le clou : contrairement à ce qui avait été calculé, l'espérance de vie ne s'allonge pas d'un trimestre par an mais d'un demi trimestre... ben oui, ça fait moins!

 

5) L'histoire de splatch la cadre :

Hop, on change encore! Pour ceux qui ont vu Germinal, nos gueules noires n'ont pas l'air d'employés de bureaux, certes. Mais une employée de bureau (ou une cadre) qui tombe de plusieurs étages, elle ne ressemble plus à grande chose la pauvre, ni celui qui utilise son arme ou une corde sur son lieu de travail ou chez lui ; mais bien sûr ça n'est pas lié au poste occupé, ce sont des cas individuels, individualisons, individualisons, ils étaient fragiles et patati et patata. Manque de chance, les « suicidés » sont tendanciellement des personnes hyper impliquées qui justement ne parviennent plus à concilier des objectifs incompatibles avec leur idée du travail bien fait, à concilier des injonctions morales avec une pratique immorale ou amorale obligatoire pour obtenir des « résultats », à supporter des pratiques managériales abjectes visant à transformer l'humain en objet, à l'expulsion du sujet de l'entreprise ou la destruction même de l'entreprise.

De même les accidents cardiaques et vasculaires, les maladies ou les addictions ne peuvent être détachées d'un mode de travail pervers et autodestructeur où les conditions n'ont plus grand chose à voir avec l'image à la Bibi Fricotin renvoyée par le MEDEF. Chacun sait dans son coin le niveau de destruction atteint dans son entreprise et pourtant nombreux sont ceux qui refusent de penser qu'ailleurs d'autres subissent la même chose. Pour cela il faut penser système et non individus! Pire, nombreux sont ceux qui considèrent désormais comme normal la surveillance, la dénonciation, l'absence de pauses, les heures supplémentaires sans limites et non payées bien sûr etc

Notre société lave peut être plus blanc qu'au 19ème mais sa crasse passe dans nos têtes avant de détruire nos corps. L'apparence est différente, la nature redevient la même!

Dire que le travail intègre, épanoui et tutti c'est oublier une dimension essentielle du travail : il tue! Il peut construire l'individu, encore faut-il que les conditions ne réduisent pas à néant cette part positive!

 

6) Chauds, chauds, y sont chauds mes chômeurs!

Au jeu des chaises musicales, posons notre derrière sur la question des actifs. Ah oui ça fait mal aux fesses, c'est certain, parce que nous allons parler du chômage. Nos maîtres d'hôtel Woerthiens (beurk) évitent soigneusement de distinguer dans le rapport actifs/ inactifs un point majeur : les actifs sont un assemblage des personnes occupées + celles au chômage. Eh oui ça change tout! Comment avoir des recettes avec 4 millions de chômeurs!

Mais la meilleure c'est que les calculs de ceux qui prônent l'allongement sont faits en comptant ces 4 millions! Explication ? Cela signifie que ces rois de la calculette n'ont aucune envie de faire baisser le chômage, ils ont intégré ces chiffres définitivement et il n'est pas envisagé dans leur tête d'avoir un chômage plus bas! CQFD.

Pourtant sans remonter loin, le niveau de chômage a varié et la France était la locomotive économique de l'Europe à la fin des années 90, oui on en parlait dans ces termes là. La Sécurité Sociale était excédentaire à cette époque.

 

7) La horde sauvage :

Soudain, alors que nous étions sur notre chaise voici qu'apparaissent des vagues de seniors... la Horde Sauvage fait trembler la terre par son mot d'ordre unanime : « on veut travailler plus longtemps, on adore ça! » (Pour les amateurs : (http://www.dailymotion.com/video/xaeo4p_hell-passo-la-horde-sauvage_videogames) ).

Cette Horde est si imposante que je la compte : 1... 2... ah 3 là derrière un arbre!

Oui car soyons sérieux, personne ne peut être mis à la retraite d'office avant 70 ans or 1,9 % des gens concernés décident de cumuler retraites et emplois.

Conclusion : l'immense majorité n'a qu'une envie, partir le plus vite possible, et il suffit de travailler pour le savoir. Il faut vraiment être sans oreilles et avoir des origines de la planète Woerth (rebeurk) pour passer à côté de ce long cri social.

Si désormais nous voyons des travailleurs partir en retraite vers 61, 62 ans, c'est grâce à Balladur puis Fillon ; ils sont obligés de dépasser 60 ans pour avoir leurs trimestres. Mais les 2/3 ne sont plus en activités à partir de 55, 56, 57 ans. Pourquoi ? Ils sont licenciés, chômeurs, inaptes, en maladie, bref expulsé du monde du travail. Repousser l'âge de la retraite n'a aucune chance de changer la culture des entreprises et de pousser à l'embauche, car le prix du travail est comprimé ; or les seniors « coûtent » plus chers parce qu'ils ont une qualification et une expérience.

Entendre nos matadors de superette dire qu'ils vont mater l'économie pour permettre aux seniors de travailler, c'est à se tordre de rire. Les grandes entreprises demandent des autorisations à l'Inspection du Travail pour faire partir les seniors plus tôt afin de contourner un accord qu'ils ont signé en vue de les maintenir au travail... Escroquerie ? Oui bien sûr mais pas seulement.

Ainsi la durée moyenne de travail des français a baissé, elle est passé de 37,5 annuités à 36,5, bravo Fillon! Et on voudrait allonger la durée de cotisations ?

Avec tous les trous dans la carrière ce sera catastrophique, destructeur pour ceux qui sont rentrés tôt et infect pour ceux qui sont entrés tard (car le marché du travail leur était fermé) et qui sont éjecté tôt (puisqu'on en veut plus).

Allonger c'est obligatoirement faire baisser drastiquement et massivement le niveau des retraites, toucher à la santé et donc réduire l'espérance de vie.

Quand on pousse à la maladie et la mort des gens, cela s'appelle comment déjà ?

 

8) Les charges de la 7ème Compagnie :

Et les charges ? Et les charges allez vous dire ? A la charge dirait le Maréchal Ney! Parce que là on atteint un degré d'abjection assez raffiné! La retraite c'est un salaire. Même pas un salaire différé, non, non, c'est un salaire en temps réel et prélevé sur notre salaire pour donner aux retraités en temps réel.

Conclusion ? On nous baisse les salaires en attaquant les retraites. Or si on baisse les salaires, on casse l'économie, la Sécu, l'Assurance Maladie. Rappelons nous que cette partie de notre salaire a été bâti par le Conseil National de la Résistance et mis en place en 1945. Alors comment ne pas penser que tout système qui pousse à un développement de la retraite par capitalisation est une traîtrise faite aux résistants, à ceux qui se sont battus et sont parfois morts pour une autre idée collective dont cette organisation sociale, qui ont dépassé leurs différences politiques pour une souveraineté émancipatrice et fraternelle. C'est salir un peu plus à chaque fois le Plateau des Glières.

Sans compter que c'est une ânerie puisque cette épargne investie dans la bourse, évidemment, en connaîtra les conséquences malheureuses. On peut regarder aux USA où tant de retraités se sont retrouvés ruinés, mais plus proche de nous le Fonds de Réserve des Retraites mis en place par Jospin a vu une partie importante s'évaporer en fumée dans la chute de Lehman Brothers!

Résumons : les charges sociales ça n'existent pas, on parle de cotisations. Parler de charges c'est plus qu'un mensonge idéologique, c'est une attaque frontale contre nos salaires, contre l'idée de société, contre la République telle que l'ont défendu les armes à la main d'autres avant nous. Et ne nous y trompons pas, car celui qui a porté la politique la plus dure contre les salaires, par la déflation, entre les deux guerres, ce fut Pierre Laval alors Président du Conseil en 1935! La perception qu'il développa de la République, de la démocratie, ses liens intenses avec les milieux économiques et la Presse, ses appels continuels à la paix et une Europe Unie tandis que sa politique réelle intérieure et extérieure mina ce qu'il invoquait, trouvent un écho contemporain étrange.

 

9) Troutrou et la Goulue :

Autre phénomène étrange, le fameux trou. Une météorite peut être ? Voilà un trou diablement noir et point focal de tous les regards. Car la question qui est derrière finalement c'est celle du déficit. Des prophètes terrifiants nous abjurent de baisser la dépense publique ! Mais ça fait 14 ans qu'on baisse les dépenses publiques, ça n'a pas l'air d'être très efficace!

En vérité l'endettement des dettes publique et privé est consubstantiel du néolibéralisme. Ce dernier crée le déficit. Les décideurs mettent en place le dysfonctionnement en réduisant les recettes fiscales ce qui ne peut que produire un manque par rapport à l'investissement socialisé (santé, retraites etc). Le déficit est structurel comme disent les néolibéraux, absolument! Il est justement dû à leur politique!

La défiscalisation généralisée permet de dire ensuite : « chers concitoyens je suis à la tête d'un Etat en faillite » et de là les coupes généralisées et la progressive mise à niveau sur le standard mondial : bidonville global et ilots de richesses temporaires.

Et pire dans la situation présente... pour résoudre la crise, les « réformes » des gouvernements sont auto invalidantes car elles imposent une telle restriction budgétaire que le ralentissement économique ne peut que s'amplifier de telle sorte que l'ajustement budgétaire aura toujours un temps de retard sur l'effondrement des recettes fiscales. Ce qui se profile n'est pas noir mais apocalyptique car potentiellement plus grave que 1929.

C'est d'autant plus fou qu'en ce qui concerne les retraites, le déficit (pour les retraites) en année normale (2008) s'élevait à 5 Milliards, soit seulement 2,5% du total du budget des retraites!

 

 

II Quand la grosse caisse fait boom :

 

1) Sous le sabot d'un cheval ? Non dans les sacoches!

Bouclier fiscal, tranche d'impôts en moins (nous sommes passés de 13 à 4 entre 1993 et 2010), baisse de l'impôt sur les sociétés, fraudes fiscales (40 Milliard), niches fiscales (environ 70 Milliards en ce qui concerne les niches pour favorisées), exonérations de cotisations sociales (45 Milliards en 2009, c'est à dire deux fois le trou de la Sécu), heures supplémentaires non payées (la plupart), l'argent ne manque pas, il a juste été pris dans nos poches et donné à la rente qui n'investit pas! Car en plus ils n'investissent quasiment rien!

La France est riche. Ainsi Entre 1970 et aujourd'hui on a doublé le PIB. Et ce PIB, y compris avec un taux de croissance annuel de 1,7 passerait des 1650 Milliards actuels à 3300 Milliards dans 40 ans (cf rapport du COR), même si le montant des retraites double (150 à 300 Milliards) il resterait 3000 Milliards. De beaux restes!

D'ailleurs lorsqu'on parle du manque d'actifs pour payer les retraites, il est utile de rappeler que 2 actifs d'aujourd'hui produisent autant de richesses que 3 actifs d'il y a 10 ans. Ce n'est pas le nombre d'actifs ou d'inactifs qu'il faut considérer c'est la richesse qu'ils produisent et comment elle est répartie!

Pour répondre au problème, il faut s'attaquer au manque de recettes, s'attaquer au véritable pillage cité au dessus, réalisé le plus souvent légalement, élargir l'assiette des cotisations en impliquant une partie des revenus financiers (sans l'envisager comme pérenne dans une réorientation économique globale), augmenter les cotisations patronales car elles ne l'ont plus été depuis 1979, avoir une politique économique qui relance l'emploi (pour rappel, les comptes du régime des retraites étaient au vert sous Lionel Jospin), récupérer les 10 points de PIB passés du travail au capital, réindexer les retraites sur les salaires.

Il s'agit de faire monter la part des retraites à 17% du PIB, ce qui permettrait de maintenir un droit décent à la retraite à 60 ans et même 55 pour certains métiers pénibles. L'objectif du MEDEF, lui, est de fixer la part des retraites par répartition à 12 ou 13% du PIB, si possible moins.

Conclusion ? Le problème est bien celui de la répartition des richesses et d'un rapport de force avec un groupe social dominant.

 

2) La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf :

Pour autant la croissance est-elle LA solution. Lorsqu'on se réduit à parler macro économie, quantité, gains de productivité, on en oublie l'essentiel. Comme dit Edgar Morin : à privilégier l'urgent plutôt que l'essentiel on en arrive à oublier l'urgence de l'essentiel!

Refuser des projections comptables imbéciles à 30 ou 40 ans est assez raisonnable déjà.

Penser à évaluer les besoins sociaux, écologiques, les réorientations vitales et de là les estimations de volume de travail, ceci avec des objectifs de répartition sociale des richesses économiques sur 10 ou 20 ans, c'est une autre manière d'aborder le problème des retraites, peut être plus raisonnée, constructive, durable.

Une République sociale doit avoir pour visée une redistribution qui ne soit pas utilisée pour investir dans ce qui détruit notre écosystème, donc nous aussi par la même occasion. En clair, redistribuer est réellement sain si l'argent n'est pas utilisé pour une consommation stérile et destructrice sur le plan social, international et environnemental.

Ainsi, lorsqu'on aborde la question de l'alimentation, penser en quantité ne suffit pas, il s'agit de penser, organoleptique, sanitaire, culturel, cohésion sociale et territoriale, pérennité écologique, relations internationales ; c'est une vue globale et locale en même temps.

  D'ailleurs on ne saurait aller bien loin sans réfléchir aussi à ce qui produisit la sortie du modèle d'après guerre, keynésien, celui qui vit les gains de productivité décroître dès le milieu des années 60. Le développement du modèle ultra régressif et autodestructeur actuel n'est pas arrivé par hasard.

 

 

III Raison et déraison :

 

1) Isolation et réchauffement social :

La question qui vient après un tel tour d'horizon c'est pourquoi avoir une telle volonté de régression.

Il n'est pas question d'aller sonder les profondeurs mystérieuses des nos décideurs. Bien évidemment ils sont mus par des logiques tout à fait personnelles. Mais se réduire à individualiser, à sonder leur psychologie individuelle, c'est renoncer à comprendre et c'est appliquer leur grille d'analyse politique.

Qu'il y ait une pensée nommée par défaut néolibérale, c'est un fait. On peut contester le terme et parler d'antilibéralisme absolu (réductions des libertés politiques individuelles et collectives, réductions de libertés économiques par la concentration des pouvoirs et richesses) ça ne suffira pas.

Par ailleurs, on trouve des penseurs et des relais, donc pas question de parler de complot mais bien d'une convergence d'intérêts, de cooptation.

Bien sûr des actions menées collectivement et conscientes existent. Le coup d'Etat de Pinochet est un complot et ces cas ne sont pas des exceptions. Il faudrait être d'un extrême naïveté pour imaginer ça une seconde, comme de croire que des manoeuvres de ce type ne se manifestent que dans la rapidité et la violence armée. Cependant, il me semble aussi très réducteur de ne penser que sous cette forme.

En clair, une idéologie se diffuse, un personnel de décideurs s'installent progressivement et fait monter derrière lui les bataillons qui répondent le mieux à ses mots d'ordres. Très classique donc, c'est un système qui se met en place. Ainsi assiste-t'on progressivement à la constitution d'une élite radicalisée, dont quelques individus se désolidarisent d'autant plus que la radicalisation s'accélère. C'est ce phénomène qu'à par exemple illustré et expliqué Jean François Kahn.

Et si certains s'éloignent, d'autres font tout pour intégrer cette sphère en développant un capital global (financier, culturel, patrimonial, éducatif, social, économique) sur la durée. Sarkozy n'est qu'un de ceux là, cherchant à intégrer un milieu clos, celui de la Haute Bourgeoisie et aristocratie, un groupe hyper politisé et ayant conscience de ses intérêts, du combat collectif à mener. C'est une pensée mais pas seulement. C'est un réseau que nous affrontons, pas une collection d'individus. Ne pas voir cela c'est se lier les mains.

Que ce groupe soit soutenu par une classe supérieure (mais au dessous tout de même) et puisse penser vivre et faire tourner la machine en vase clos, c'est ce que soutient Emmanuel Todd et c'est assez probable, mais de toute façon cette base inférieure est rongée par le bas car la crise remonte par capilarité vers le haut, via les nouvelles générations. L'isolement progressif et la radicalisation vont de pair et s'alimentent mutuellement.

 

2) Boulevard des extrémistes :

De ce réseau sort parfois des textes, des propos qui en disent plus long que n'importe quelle analyse.

Ainsi de Denis Kessler qui le 4 octobre 2007 déclarait dans le journal Challenges : « la liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952 sans exceptions. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du CNR ».

Les comités d'entreprises, la Sécurité Sociale, la généralisation du système des retraites,  Le vote des femmes (même si ce dernier n'était pas explicitement inscrit), parmi d'autres sont les piliers du fameux programme à anéantir. Mais ne nous trompons pas, cela va au delà ; attaquer la retraite c'est attaquer une logique historique vieille de 160 ans : baisser le temps travaillé au cours de sa vie. Il ne s'agit donc pas seulement du CNR, mais de la totalité des avancées sociales depuis 1830 et même 1789.

Parler d'ultras pour définir les gens qui se dressent en face de nous n'est cependant pas encore suffisant. Oui, le terme historique d'ultras convient bien à une partie de leur visée politique, par la retour en arrière historique global. Les notions attaquées de front sont les mêmes qui constituent le pacte républicain : la liberté, l'égalité, la fraternité, l'unicité et la laïcité. Ce terme d'ultras convient aussi car cela montre le caractère extrémiste de leur projet politique. Caractère d'autant plus extrêmiste que se greffe à cela une vision du monde où la mécanique raciste est en pleine maturation ; non pas le racisme traditionnel fondée sur la peau, la religion ou le pays d'origine, mais basé sur la génétique, sur les neurosciences, où le pauvre l'est parce que c'est dans ses gènes, où les comportements des individus ne proviennent plus que d'une mécanique organique, individuelle, impitoyable, à laquelle ils ne peuvent rien, à laquelle l'éducation ne sert donc à rien.

 

3) Grand Denis et petit Jérôme :

Cependant c'est encore insuffisant car à cela se greffe autre chose, que la réforme des retraites illustre à merveille. Attaquer les retraites et de là la Sécurité Sociale c'est faire passer dans le privé un gâteau gigantesque ; or derrière vous trouvez les assurances. Le hasard faisant bonne fortune, le même Denis Kessler se trouve être le patron de la SCOR, cinquième réassureur mondiale, parmi bien d'autres casquettes.

Il n'est qu'un exemple, mais très symbolique de ce qui constitue une réalité mondiale : la financiarisation, la dérégulation et la dérèglementation, l'endettement généralisé, la baisse des salaires au profit de la rente engagée dans la finance. Piller notre argent placé jusque là dans un pot commun s'est accaparer enfin un cash qui échappait.

Mais un tel pillage n'est possible que si on organise des règles du jeu le permettant et c'est là qu'arrive un point essentiel à comprendre, qui ne réduit pas la situation actuelle à un immense retour en arrière, mais qui exprime une certaine singularité.

Légaliser l'illégal n'est pas seulement utile, c'est vital. Comme l'explique bien Jean de Maillard ou Eva Joly (tous deux juristes), l'économie et même la société globalisée dans sa forme actuelle se caractérise par une fraude structurelle, c'est à dire que la fraude est désormais au coeur du système économique et dans tous les domaines (sport, science etc), sans elle rien n'est plus possible. Le fort développement du travail informel en est un des aspect. Les crises à répétition illustrent aussi parfaitement ce caractère systémique et planétaire, (depuis le début des années 80 avec les mutuelles américaines en passant par Enron jusqu'aux subprimes). De même, le procès Kerviel a été placé dès le départ sous le sceau de cette question : est ce la fraude d'un homme ou d'un système ?

La fraude structurelle est d'ailleurs parfaitement visible à tous les étages de notre société et dans tous les domaines, nous la vivons les uns les autres, la subissons. Et la baisse drastique des fonctionnaires, leur discrédit voulu permet de créer les conditions d'une corruption croissante.

 

4) Cadavres exquis :

Hélas cela ne se limite pas à la fraude car par voie de conséquence c'est la désorganisation, et le crime qui deviennent la règle. Créer ou fermer les yeux sur une spéculation concernant les matières premières, notamment l'alimentation, c'est s'associer à un crime, puisque morts il y a. Effectuer des coupes sociales drastiques comme le FMI l'a déjà fait (malgré ses dénégations), c'est créer les conditions de la violence intra étatique, avec là aussi des morts à la clef comme en Argentine au début des années 2000. Obliger à faire disparaître toute protection douanière c'est détruire l'agriculture vivrière, pousser à l'exode rural, l'émigration dans le Nord dans les pires conditions et pousser à la violence intra étatique, c'est à dire des morts là encore.

 

5) Le paravent modéré :

Derrière la régression des retraites, nous nous battons contre autre chose, c'est un projet honteux qui pousse tout un chacun à ce qu'il a de pire, un projet de non société qui se caractérise fondamentalement par : la fraude, le crime, la haine, la prédation sans bornes, la mort.

Un projet extrémiste porté par des acteurs qui s'autodéfinissent comme modérés et raisonnables, ce qu'il ne sont nullement.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que monsieur Kessler prend comme butée 1952, au delà tout serait mieux. Il faut savoir que 1952, en histoire politique, correspond au retour à la direction des affaires de la droite discréditée par la collaboration. Pinay avait voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, il était décoré de la Francisque et avait été nommé Conseiller National ce qui lui valut à la Libération d'être (une courte période) frappé d'inéligibilité. Sa nomination à la Présidence du Conseil en 1952 est un symbole.

Kessler est-il inculte sur cette question ? C'est peu probable.

Comparer les années 30 avec la période actuelle permet de dégager des divergences et des convergences. Cette question n'étant pas le sujet de ce texte je me bornerai à un exemple :

A l'xtérieur, le Reich était dans une logique de revanche par la guerre ; la Chine est aussi animée, partiellement, par logique de revanche par rapport au siècle de l'humiliation (1850-1949). A l'intérieur,  dans les deux périodes, la fascination pour un modèle autoritaire irrigue une partie des élites française (et étrangères) ; le basculement pour nombre de décideurs d'un modèle anglosaxon inégalitaire à un modèle continental plus radical et prompt à soutenir leurs avantages est un fait des deux époques.

 

6) Le cavalier sans tête :

Plus globalement se dégage un modèle à visée globale (domination planétaire), tendant à détruire l'individu, la société et la planète, transformant les classes en masses informes, le vivant en objet, et qui dans certains lieux fait déjà des forces de répression, des outils de contrôles communiquants et de l'auto contrôle les piliers du régime. Les ressemblance avec le modèle d'Hannah Arendt (le système totalitaire) est effrayant mais bien réel. La grande différence avec le stalinisme, le nazisme, le fascisme et d'autres dérivés tient dans l'absence de centralité du pouvoir, c'est ce qui différencie le capitalisme dans sa forme actuelle des autres modes d'anéantissement humain, il ne tue pas de ses propres mains (tuer lui est souvent indifférent - pas toujours-), il vend l'arme à celui qui tue pendant qu'il regarde ailleurs. Existe-t'il un capitalisme moins criminel ? On peut répondre oui si l'on parle de capitalisme entrepreneurial, mais est-ce si sûr ? Ce qui différencie le capitalisme corseté, planifié de Mendès ou de De Gaulle c'est que le capital est mis à distance, il ne commande pas tout, contrairement à la période présente ; on le limite dans ses pulsions de mort absolues. C'est déjà beaucoup vu ce qu'il est, même si cela reste insuffisant pour être durable ; la survie du vivant ne peut tenir qu'à la sortie du modèle capitaliste quelle qu'en soit ses formes.

 

7) La force du symbolique :

Mais alors pas de responsables, que des bourreaux victimes ? En un sens oui. Et pourtant il est important de voir que certains ont plus de responsabilités que d'autres parce qu'ils ont bâti les conditions de la catastrophe vers laquelle nous plongeons. Leur niveau de prise, leur statut social les rend plus responsables et de fait plus coupables.

Par ailleurs il est essentiel pour un collectif de punir des symboles même si ce sont des femmes et des hommes. C'est le choix qui fut fait avec Pucheu, Laval, Brazillac et Pétain (le dernier échappant à la mort), mais aussi par une épuration sans doute trop superficielle puisqu'elle a laissé des ressorts puissants en place qui n'ont pas manqué de pérenniser leur vision du monde et reconquérir ce qu'on leur avait arraché. Je ne prône pas la mort, mais la Loi devrait organiser des commissions, punir si nécessaire ceux qui peuvent être soumis à notre législation et détruire les moyens de ceux qui ont eu la volonté et la capacité de soutenir de manière déterminante un modèle aussi abjecte. Rêve.

Finalement, face à nos valeureux guerriers du déficit qui en sont à utiliser la symbolique des enfants, risquons nous à leur dire que la réponse de ces mêmes enfants à leur égard pourraient bien être : areuh... traït'!!!

 

 

Un peu de mou pour le chat... conclusion définitive ?

 

Défendre la retraite c'est défendre un tout ; l'âge légal de la retraite, la durée de cotisation, la base de la retraite, le niveau des retraites. Lâcher sur un c'est attaquer l'ensemble.

Ce gouvernement attaque publiquement les trois premiers points. Mais il serait angelot de refuser de lire, d'entendre ce qui se profile ailleurs. La CFDT vient d'avoir son congrès, résultat? La Centrale est favorable à la hausse de la durée de cotisation et Les Echos évoque logiquement la satisfaction d'Eric Woerth. Est-ce un cas isolé ? Evidemment non. Récemment déjà Jean Marc Ayrault s'était distingué à France Inter lors de l'émission politique du mercredi ; là encore pas touche au 60 ans mais la durée de cotisation était « négociable ». Son avis est partagé par bien d'autres au PS. Et l'exemple le plus parlant est celui de Martine Aubry ; sa sortie à RTL avait déjà fait grincer bien des dents : « moi je pense qu'on doit aller très certainement vers, (reprise) on va aller très certainement vers 61ans ou 62 ans, je n'imagine pas qu'on aille plus loin ». Cette première tirade a trouvé son écho dimanche 13 juin à l'émission C Politique de France 5. Elle y associe dans la même argumentation l'idée que repousser l'âge légal est une ligne rouge (qu'en cas de victoire elle reviendrait même sur une telle disposition) avec celle très très sérieuse que,« bien sûr », en raison de l'augmentation de l'espérance de vie, « les français devront travailler plus longtemps ».

Ces sorties faites de langage à tiroirs, d'ambiguité continue sont autodestructrices ; on les retrouve dans un autre moment savoureux de l'échange sur RTL le 17 janvier 2010 :

Martine Aubry : - « Nous avions crée un fonds de réserve avec Lionel Jospin qui devait atteindre 150 Milliards en 2040 »

Journaliste : - « qui a été placé en partie en Bourse »

M.A. : - « oui bah tant mieux si ça rapporte de l'argent sauf que... oui là c'est un peu délicat mais ça on ne peut pas le reprocher ». (hé oui vu l'écroulement de la Bourse, elle est face au résultat d'une politique d'accomodation qui est une folie face aux mécaniques du capital, mais pas question de remise en cause).

Affligeants exercices de communication en direction simultanée des « Prêteurs » et de la population (mais aussi des ailes droite et gauche du PS)... Espérer agir sur les croyances collectives de la finance et celles des populations en même temps... Idiot et forcément raté. Frédéric Lordon parle à juste titre de dissonance cognitive constitutive. Le problème est que cette dissonance est devenue si forte et visible que seuls ceux qui la bâtissent continuent à y croire, les citoyens, eux, se replient vers les rares choses sur lesquels ils ont encore une petite influence dans leur quotidien. Et voilà comment prospère une démocratie censitaire de fait par l'abstention des classes populaires, avant la dernière étape, une sortie effective de la démocratie.

Derrière ces discours il y a une approche précise concernant les retraites : scinder la question en deux ; ne pas lâcher sur l'âge légal pour lâcher sur la durée de cotisation, ce qui évidemment provoquera le même résultat : obliger la population à repousser l'âge de sa retraite et en prime avoir une baisse très forte de son niveau de retraite, de là vivre plus mal, moins vieux, amplifier les tensions sociales et politiques, freiner toute réorientation écologique, génial calcul.

C'est une politique de la corde raide, une politique qui risque fort de donner des fruits étranges...

...

… Tiens, en voici toujours un qu'on peut manger : la pétition en vue d'obtenir un référendum sur la question des retraites http://blog.exigences-citoyennes-retraites.net/?p=1&cpage=2

Publié dans politique

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