Au pays de Langue Fourchue

Publié le par stéphane.grim

Réaction à l'Emission "Arrêt Sur Image" du 5 mars 2010 : "Le contrôle des médias par Sarkozy ça ne marche pas"

                                 Au pays de Langue Fourchue

Ce débat m'a paru brouillon dans sa forme et c'est sans doute largement dû aux personnalités qui ne s'écoutaient pas toujours et se chevauchaient, ceci dit le fonds était par contre passionnant.
C'est d'ailleurs la même impression que lorsque l'émission part dans trois direction en même temps : le titre donne à penser qu'on va se concentrer sur la capacité ou non de ce gouvernement (ou Sarkozy) à dominer les médias, le texte de présentation s'interroge sur la thèse de la singularité ou non de ce président, tandis que l'échange porte largement sur le fait que ce soit ou non un discours performatif.
Cela donne beaucoup d'argumentations passionnantes mais un côté un peu brouillon.

Du coup je vais là parler plutôt du fonds et notamment du double débat : Sarkozy est-il singulier, son passage est-il sans véritable incidence et ses discours sans conséquences profondes ?
Je commence par le contenu des discours. On l'a rappelé plusieurs fois, ses textes ressemblent souvent à un patchwork dans lequel on trouve en quelques phrases des idées totalement disparates, ce qui noie l'esprit dans des abîmes de contradictions. Il faudrait être très naïf pour croire ça involontaire.
Ce désir profond de perdre et de manipuler se retrouve ailleurs ; certains discours et comportement audiovisuels de Sarkozy ont été tout à tour très ouvriériste, gaulliste (repérer le basculement de Gallo est un bon révélateur de ce moment gaulliste), altermondialiste (à partir de la crise) et même un comique discours civilisationnel. Bref il donne à manger au bon peuple les mots attendus de manière à désarmer tel segment d'opposition. Le discours est il performatif ? Non lorsqu'on s'en tient à voir si les propos se traduisent dans des actions, des actes législatifs... mais oui si l'on regarde l'impact dans l'opinion, "se faire passer pour", donner la sensation qu'il va utiliser intelligement de bonnes pistes préparées par des gens un peu trop "farfelus" pour être au pouvoir, rendre moins opératoire une possible contestation et noyer dans la fumée ce que lui a si longtemps prôné. En clair la réalisation, ami Legrand, ce n'est pas forcément celle du but affiché publiquement.

Autre série de discours et comportements plus complexes encore, ceux tournant autour des discriminations. Là on aurait intérêt à relir le petit ouvrage de Ben Mickaels sur l'opposition entre égalité et diversité. Une petite partie de cette droite n'est probablement pas du tout ni raciste, ni antisémite, ni xénophobe, ni homophobe, voire même peu machiste. A l'exemple des USA, voir un noir, une femme, un maghrébin, un musulman ou un vénusien aux postes de commandes ne leur posent pas de vrai problème car la question clef c'est la question sociale, autrefois dominante, désormais oubliée. On peut être noir et dans l'élite, ce qui est rejetté c'est le pauvre, ce qui est rejetté c'est ce qui n'est pas dans l'élite plus précisément. Mettre une Rama Yade en avant ne remet nullement en cause la situation sociale dont certains segments (lorsqu'on fait dans l'éthnique) souffrent particulièrement. Ces discours sont ils performatifs ? Sur le plan du casting oui, mais sur le plan de la réalité sociale non, la valeur d'exemple n'est donnée que pour cacher la réalité sociale et sociétale et elle ne change rien. Il faut même aller plus loin car ce discours vise bien autre chose et sur ce plan il est performatif au delà de tout espoir : donner un bout de viande bien saignante à une partie de la gauche. Cette gauche qui ne se sépare de la droite que sur trois points : un pouvoir trop centralisé, un goût de l'avoir trop ostentatoire, une manipulation de l'opinion trop vulgaire à leurs yeux. La perversion touche au sublime parceque cette semie opposition sait manifestement que Sarkozy n'est en rien raciste ou xénophobe mais elle pense pouvoir utiliser ce vieux ressort ; notre président (et Besson l'a dit d'ailleurs) le sait et les fait plonger tête baissée dans le piège ; alors on voit à grands renforts de gonflement de poitrines nos ténors de gauche hurler à Pétain et blabla. Et là ce discours est très performatif ami Legrand parceque ce que tu ne vois peut être pas c'est quand dans la population de moyens et bas salaires, dans les périphéries et le rural (je vis dans le rural, le vrai au sens géographique) cette réaction est reçu comme un gifle, un déni d'existence ; cette gauche est vécue comme aristocratique, moraliste, faux cul et l'on préfère encore une droite qui se présente comme populaire.. eh oui c'est ça la performance voulue et attendue par ce président et ça n'a rien d'un hasard si l'UMP vire du plus en plus "mouvement populaire", ça n'a rien d'un hasard si les candidats aux régionales se baladent avec des drapeaux français et la Marseillaise en fin de meeting (non que ces symboles soient stupides).

Troisième série de discours, destinés au grand public et souvent en plus petits comités pour un auditoire résolument libéral (c'est à dire anti libéral en fait). Le contenu est alors en partie (quand il faut dissimuler sous du gaulisme par exemple) ou totalement capitaliste (disons le terme ce sera plus clair). Sont-ils performatifs ? Non si l'on se dit que beaucoup de soit disant réformes (en fait dégradations) n'aboutissent pas rapidement ou que partiellement, que plusieurs restent en carafe, non appliquées ; mais oui si l'on voit que dans le quotidien l'ensemble de ce qui a fait notre République s'effrite. Vivre au quotidien sous ce gouvernement pour l'immense majorité de la population c'est ressentir une progressive destruction et vivre moins bien.Comprendre que c'est une société qui n'est même plus en sablier mais en as de pique, où l'ensemble du corps social s'effondre quand un groupe monte et surtout un minuscul groupe atteint des sommets. Alors là oui il est performatif car il s'applique mais surtout il percute les esprits, les oblige à ne pas résister quand on leur parle de dette par exemple et qu'il nous prépare à ce que subissent les grecs désormais.

Non seulement ami Legrand ces discours sont non performatifs ET performatifs selon l'angle mais il faut les distinguer. Quant à dire que ce président nous fait perdre du temps ce serait dire qu'il n'a pas d'impact sur nos vies, mais où vis tu ?? Ne vois tu pas qu'en disant cela tu génères probablement de la colère, tu participes activement à cette séparation dangereuse entre une élite et le reste de la population ? Ne vois tu pas que ce qui se joue là c'est un front renversé où ce président sert une portion infime de la population en manipulant la partie qui souffre le plus et ceci contre la partie qui s'en sort correctement dans une sorte d'insouscience, cette même partie qui vote écolo et PS ?

C'est en particulier là que je rejoinds Plenel quel que soit son passé. Lorsque cette demie opposition crie à Pétain pour le sociétal, les discriminations, elle ment et nous enfonce tous. Et pourtant se référer à l'entre deux guerre me parait d'une grand justesse mais pas sur ce thème nom de nom, pas sur ce thème! La radicalisation des élites est une réalité de notre temps et elle appelle la radicalisation de la population, en premier lieu de certains éléments. Cette radicalisation d'une partie de l'élite a été un fait des années trente. Le rejet de la République, de la démocratie, du parlementarisme, le basculement d'un modèle anglo saxon à un modèle continental d'abord fasciste puis nazi, le sabordage d'une collectivité nationale, tout cela fut une réalité. Or nous vivons le même mécanisme, en dehors de quelques rigolus encore sociaux démocrates se référant à un modèle allemand disparu, on voit ceux qui comme Jean Monnet autrefois et Balladur maintenant restent arrimés à la puissance outre Atlantique (déjà très inégalitaire) et ceux qui sont fascinés par le modèle chinois combinant gains maximums et soumission sociale, Etat très fort et capitalisme radical, pulsions de mort encensées, Etat privatisé et population anesthésiée et asservie.
Ce que représente Sarkozy est inédit, cela se construit progressivement même si ce modèle ne sera pas forcément porté par lui dans une version plus affinée. Les propos de Plenel rejoignent en fait ceux de Todd durant la campagne de 2007, lorsqu'il expliquait que le plus grand risque c'était la radicalisation d'un parti de gouvernement, en l'occurence de droite. Sarkozy combine le laboratoire italien de Berlusconi, une portion de fascination anglosaxone, une tradition centralisatrice et d'Etat fort. Dire que ce n'est rien me parait rester aveugle. Ami Legrand, ce qui rend les choses peu visibles c'est que nous avons construit collectivement un outil, la République, qui résiste par la Loi et dans les esprits mais la déconstruction est bien avancée et la question me parait plutôt être : qui parmi eux est conscient de vouloir prolonger ce qui a été raté dans les années 30 (je te rappelle que nombre de nos élites sont issus de familles déjà bien installées durant ces années de troubles et qui sont passés au travers du filet en 45 malgré leur soutien clair à ce travail de sappe, donc leur éducation familiale s'est fait dans un cadre mental peu transformé) et surtout quelle action républicaine, je souligne bien ce mot, peut-on mener pour non seulement les mettre à terre mais plus encore les éliminer cette fois définitvement de toute capacité de pouvoir sur nos vies (je ne parle pas de couper des têtes mais de punir légalement) ?

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