Frenchkenstein cancan

Publié le par stéphane.grim

Développé d'une prise de parole lors de la présentation du projet sur la politique internationale et européenne du PS

 

Ah quel malheur d'avoir deux jambes... lorsqu'elles ne vont pas dans la même direction!

 

Première jambe :

« Nous devrons œuvrer, aux côté des pays producteurs, à la mise en place de mécanismes de régulation protecteurs pour ces pays : reconstitution des stocks, lutte contre la spéculation, stabilisation des prix des denrées alimentaires, constitueront à ce titre des enjeux majeurs » (La nouvelle donne internationale et européenne ; page 36 ; partie 2.3.2 ; ligne 31).

Deuxième jambe :

« Le juste échange ménagera des phases de transition suffisantes, au Nord comme dans les pays du Sud, pour permettre les adaptations nécessaires des systèmes productifs et des emplois induites par l'ouverture à la concurrence et enrayer, dans nos pays, le processus de désindustrialisation » (Même doc. ; page 34 ; partie 2.1 ; 2ème paragraphe ligne 12).

Résultat ? Patatras!!!

 

Cet exemple illustre le fonds continuellement dissonant de ce court texte, genre « oh c'est beau le blanc en noir! ». Comment parler un temps de protectionnisme (car c'est ça le vilain mot) alors que quelques lignes avant on glorifie le libre échange et la concurrence à tout crin ?

Le fait de parler d'agriculture dans un cas et d'industrie dans l'autre ne change pas l'incohérence globale.

Prétendre qu'un texte au cadre « large » donne de la marge de manœuvre au cas où... ce n'est pas mieux. Il ne s'agit pas d'un texte programmatique mais visant à donner un cap, or à barrer dans deux directions opposées, cela finit surtout par ressembler à de Funes... en moins drôle.

Une fois de plus la religion de l'unité n'est pas forcément bonne conseillère.

 

Trois points sont peu présents ou ne constituent pas, en tout cas, la colonne vertébrale de ce texte :

la souveraineté, la limitation, la désincarcération

 

La mondialisation libérerait les énergies, le Monde, la colombe de la paix... et tout ça grâce à l'imbrication toujours plus grande des économies. Cette vision est ancrée dans une masse de têtes et pourtant elle est fausse. Un monde globalisé n'est pas un monde ouvert mais clos, un monde où il n'y a pas de porte de sortie, pas d'autre modèle possible et comme un poulailler industriel, sa fragilité est immense, sa capacité de résistance et donc de rebondir proche de zéro. Cette globalisation est porteuse de haine, de guerre, d'autoritarisme, une grande caserne mondiale comme l'évoquait Hubert Védrine ou une atomisation guerrière. La rapidité et l'ampleur de la crise actuelle illustre, hélas, à merveille cette incapacité à juguler.

L'accroissement des échanges et la conquête de marchés sont un choix, mais on peut aussi proposer l'inverse, ce qui me semble bien plus réaliste car modéré : une orientation globale visant à réduire nos échanges (2 exemples simples : avoir une politique massivement orientée vers la souveraineté -et non sécurité- alimentaire et énergétique) et à aider les autres à se protéger.

 

Le capitalisme produit inévitablement la saturation des marchés, pas même besoin d'être marxiste pour défendre un tel truisme, c'est une des raisons de l'essoufflement du modèle dans les années 60, de là est sorti une fois de plus une politique commerciale agressive accrue.

Par ailleurs si à petite échelle la concurrence s'introduit partout, on constate l'inverse en changeant d'échelle : 50% du commerce mondial est fait par les 500 premières entreprises mondiales, une grande partie du commerce se fait au sein d'une même entreprise, en bref le libre échange ne réduit pas que les libertés publiques, il détruit aussi les libertés économiques.

L'organisation même de ce commerce détruit la paysannerie mondiale, pousse à l'urbanisation incontrôlée, à des tensions alimentaires graves, à l'émigration dans les pires conditions, à des bouleversements politiques d'une extrême dangerosité.

La logique du flux continu et sans bornes pousse à la pollution, pas seulement matérielle mais aussi financière et économique, démultiplie les risques sanitaires, crée les conditions d'une fraude structurelle et conduisent au crime économique de masse.

Et face à cela non seulement ce texte ne répond pas, il s'accommode, et pire, nous nous associons au travers du Parti Socialiste Européen dans des logiques de zones de libre échange étendues (Maghreb début 2008, négociations actuellement avec plusieurs d'Amérique latine ou avec les Etats Unis pour 2015).

 

C'est de cette mécanique là qu'il s'agit de sortir, ce n'est pas en s'y enfonçant plus. Si vous y ajoutez une prise sur l'environnement qui nous met en péril (ne serait-ce que par des effets de seuil) et une religion de la technique totalement aliénante, vous avez un cocktail qui donne à ce capitalisme une capacité de destruction sans égale dans l'histoire.

Faire société c'est vouloir s'associer pour se protéger, si nos choix réduisent nos protections et au final notre capacité à faire société, nous avons le devoir vital de bifurquer.

 

Or il existe des logiques constructives, j'ai cité la logique de souveraineté alimentaire et énergétique (réelle et non fictive comme avec le nucléaire). Certaines sont déjà appliquées ; ainsi la Bolivie a bénéficié d'une aide technique de la part de l'Algérie et juridique de la part de la Norvège; ceci dans le but de reprendre la main sur ses ressources énergétiques et inverser la distribution des bénéfices entre le pays et les compagnies étrangères (sur ce point, consulter l'excellent livre de Jean Ziegler « La haine de l'Occident »).

Voilà une logique qui devrait trouver sa place dans ce texte, mais elle est absente. Et pour cause, la réponse est connue : « si ce n'est pas nous ce sera les chinois ou d'autres ». Or si nous n'avons rien d'autre à proposer que le pillage nous serons de toute façon remplacés par des puissances encore moins sourcilleuses et le peu de temps gagné ne répondra pas à nos problèmes. Ce raisonnement prône une vision irresponsable du monde : « y'a pas qu'moi, les autres aussi! » Et alors, est-ce que cela répond au chaos ?

Quant à proposer un gouvernement mondial pour résoudre les défis, ou une forme technique, centralisée mais floue de décision, nommée gouvernance, non seulement elles reportent aux calendes grecques toute action positive, mais cette direction jumelle porte en germe une logique totalitaire. Proposer des convergences sur des domaines où la limitation est vitale comme un fonctionnement durable (évitons le terme développement trop polémique) ou le contingentement, soutenir la CNUSED oui, mais pas une structure faisant passer sous les fourches caudines toute altérité, l'altérité c'est la vie.

 

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